Compte-rendu de la première conférence-débat de la « Mensa Youth Foundation : « redoublement et saut de classe » (16/11/99)
par Marc Heremans (psychologue de « MYF »)
  
 
• En faisant cet exposé, destiné surtout aux parents d’enfants surdoués, je n’avais pas l’ambition d'apporter des réponses spécifiques aux problèmes particuliers et contextuels qu’ils se posent concernant leurs enfants, ce qui relève davantage d'un entretien psychologique individuel, mais plutôt de proposer une réflexion générale et d'ouvrir ensuite un débat.
• Le compte-rendu qui suit ne reflète que partiellement le contenu de l'exposé lui-même, tout au long duquel je me suis notamment appuyé sur des exemples concrets, tirés de ma pratique professionnelle.
• La science n’a pas dit son dernier mot, loin s’en faut, sur les questions relatives à la cognition humaine. Les considérations idéologiques supplantent trop souvent les réflexions scientifiquement fondées, y compris chez les « défenseurs » du QI et de la surdouance. Je sais parfaitement bien qu’en prenant fait et cause pour la reconnaissance et la défense des enfants surdoués je tombe partiellement dans le piège idéologique que je dénonce. Le militantisme fait rarement bon ménage avec la science. La « réalité » est difficile à modéliser en sciences humaines ; les généralisations propres au discours scientifique (modéliser, c’est en effet généraliser) s’avèrent facilement abusives. Considérez donc les assertions qui suivent avec les nuances qui s’imposent… 

Pourquoi l'école actuelle est-elle inadaptée aux enfants intellectuellement précoces?

L'ennui
• Les programmes scolaires sont conçus en fonction du rythme d'apprentissage moyen des élèves.
• Or, dès leur entrée en première primaire, les enfants surdoués ont, intellectuellement s’entend, au moins un an et demi d'avance par rapport aux enfants d'intelligence moyenne.
• Ils sont dans une situation plus ou moins comparable à celle d'un enfant d'intelligence moyenne qui serait contraint de suivre un enseignement dans une école fréquentée par des déficients mentaux !
• L’hétérogénéité croissante des classes, due à une série de mesures politiques récentes (cabinet Onckelinckx) visant à retarder, voire éliminer, toute forme de sélection (interdiction de redoublement avant la fin de la deuxième primaire, passage automatique de la première à la deuxième secondaire, etc.), aggrave encore le décalage que vit l’enfant surdoué.
• Selon Jean-Charles Terrassier, spécialiste français des enfants surdoués, on assiste ainsi à une augmentation artificielle du nombre d’élèves surdoués!
• Des propos qui précèdent, il ne faudrait pas conclure de façon hâtive que le redoublement est à mes yeux une mesure nécessaire et efficace. Mais sa suppression, sans autre forme de procès, nous fait tomber de Charybde en Scylla !

La dyssynchronie intellectuelle (au sens de Jean-Charles Terrassier)
• L'école, organisée en classes d'âge est adaptée à un enfant purement virtuel qui serait moyen dans tous les secteurs (mathématiques, orthographe, raisonnement verbal ou logico-mathématique, capacités d’attention etc.)
• Or, les enfants surdoués polyvalents sont l'exception plutôt que la règle. Pourquoi un élève très doué en mathématiques, par exemple, devrait-il être freiné dans sa progression au sein de sa branche de prédilection sous prétexte qu'il a moins de facilités en orthographe ou que son écriture ne correspond qu’à son âge chronologique ?
• Le regroupement des enfants surdoués dans des classes spéciales ne résout que partiellement ce problème.

Pédagogie inadaptée 
• Si les enfants " légèrement " surdoués (QI +/- 130 – Perc.+/- 98) s’accommodent parfois de solutions consistant à accélérer ou renforcer le programme (saut de classe, choix d'une école élitiste, par exemple) il en va différemment des enfants modérément (QI +/-145 – Perc. +/- 99.9) et surtout sévèrement (QI > 160/170 – Perc.> 99.99) surdoués qui sont qualitativement trop différents des enfants ordinaires, même motivés et travaillant beaucoup.
• L'approche artificiellement encyclopédique des écoles élitistes, la quantité de matière prévalant sur l'intégration des connaissances (« tête bien pleine ») et le caractère trop dirigiste et conformiste de leur " pédagogie " (discours magistral, rôle passif de l'élève) ne parviennent pas à satisfaire la curiosité intellectuelle propre au surdoué.
• Les écoles à pédagogie dite « nouvelle » (Montessori,Freinet, Decroly) sont en ce sens plus adaptées puisque les élèves y sont considérés comme acteurs plutôt que comme spectateurs des apprentissages. Par ailleurs, l'importance que ces écoles accordent à l'intégration des connaissances (« tête bien faite ») convient bien à l'approche cognitive de l’élève surdoué. Malheureusement les connaissances proprement dites (connaissances déclaratives telles que définies en psychologie cognitive) y occupent souvent une place vraiment trop réduite. L’enfant n'est pas suffisamment entraîné à mémoriser.

Difficultés d’intégration
• L'enfant surdoué a des difficultés à communiquer avec les enfants de son âge parce qu'il ne partage pas leurs centres d'intérêts. Et s’il les partage, il les aborde de manière qualitativement différente.
• Philippe Gouillou, autre spécialiste français des enfants surdoués, dit à ce sujet, reprenant un concept utilisé en P.N.L., que l’enfant intellectuellement précoce est dans l’incapacité de réussir ses « tests de similarité » avec les enfants de son âge.
• Afin d’établir coûte que coûte un contact avec leurs pairs, certains enfants essayent d’adopter les comportements les plus normalisés possibles . Ils jouent en quelque sorte un rôle de composition en « singeant » les autres. La personnalité ainsi construite se révèle tellement artificielle qu’elle est rapidement démasquée par les autres enfants d’où, isolement progressif; risques de phobie scolaire, de dépression, voire de suicide.

Mauvaises habitudes de travail
En référence à la théorie de Piaget concernant l’adaptation, on peut considérer que l'enfant surdoué est doté de telles capacités d'assimilation que les schèmes d’accommodation sont insuffisamment mis à contribution. Il n'apprend pas à travailler, à se dépasser, à faire preuve de persévérance. Dès lors, la moindre
" vraie " difficulté le déconcerte, voire l'angoisse. Il abandonne parfois prématurément une tâche dont la solution ne lui apparaît pas de façon immédiate. Dans l’enseignement secondaire (surtout à partir de la troisième année) il peut être confronté à des difficultés d’apprentissage et de mémorisation lorsque les matières deviennent plus complexes !

Que faire ?

• Le principe général à suivre est identique à celui qui devrait prévaloir à l’éducation de tout enfant : lui assurer un épanouissement intellectuel et socio-affectif optimal.
• Il est donc nécessaire de veiller à ce que l'enfant :
- puisse progresser à son rythme, nécessairement différencié selon les secteurs puisque, comme je l’ai dit plus haut, la précocité polyvalente est l'exception
- ait la possibilité de réussir ses tests de similarité avec d'autres enfants
• En Belgique il n’existe malheureusement pas de structure scolaire adaptée aux enfants surdoués. Le « syndrome » de la précocité intellectuelle est en effet superbement ignoré dans notre pays . Le décret « Onckelinckx » du 31/5/1999 (ce fut le cadeau d’adieu de notre ministre de l’éducation !) modifiant la réglementation relative aux jurys de la communauté française compétents pour l'enseignement secondaire, m’a ôté l’une des rares possibilités d'orientation qui restait à ma disposition pour ces enfants, à savoir, l’admission anticipée aux examens du jury (l’autre possibilité est le saut de classe, en primaire, du moins). En effet, ce décret interdit (aucune dérogation n’est prévue), à tout élève suivant des cours par correspondance (auxquels les surdoués ont souvent recours) de terminer ses humanités avec plus d’un an d’avance. Il s’agit d’une mesure très injuste si l’on sait que le taux de réussite des enfants admis précocement à ces examens est très supérieur à la moyenne !

Echec scolaire chez l’enfant surdoué
Contrairement à une opinion répandue parmi le grand public, les enfants surdoués rencontrent parfois de graves difficultés scolaires. Parmi les raisons qui expliquent l’échec, citons les causes d’origine :

    - Conative : démotivation due à l’ennui ;
    - Socio-affective : inhibitions liées à l’impossibilité de nouer des contacts enrichissants avec ses pairs. Or l’équilibre affectif favorise l’investissement intellectuel. ;
    - Cognitive : consécutives à la dyssynchronie intellectuelle. Ces dernières passent très souvent inaperçues à l’école primaire parce que l’enfant camoufle, grâce à son potentiel élevé, certaines difficultés plus ou moins spécifiques, par ex. :
      - Syndrome ADHD (ou « hyperkinésie ») : caractérisé par des troubles intensifs de l’attention sélective souvent associés à une instabilité motrice excessive. ;
      - Dyslexie : difficultés sévères en lecture liées à l’impossibilité d’automatiser les processus de décodage (des graphèmes en phonèmes). La lecture à voix haute de l’enfant dyslexique est, si on la compare à celle des normolecteurs du même âge, trop lente, hachée et fautive. La dyslexie peut passer longtemps inaperçue chez l’enfant surdoué parce que ses capacités de compréhension suppléent partiellement aux difficultés de décodage.
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